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Feuilles particulières

La jeune femme, à peine sortie de l'adolescence, s'apprêtait à aller vers sa vie de femme, ailleurs que sur ses terres.

Elle sentait l'émotion de son grand père et le trouvait vieilli tout d'un coup.
Il la regardait et semblait évaluer sa capacité à affronter cette nouvelle vie, loin des siens. Il semblait inquiet pour la première fois.
Ils n'eurent pas besoin de se dire un seul mot. Ensemble, ils firent une promenade silencieuse. Ils regardèrent les mêmes arbres, écoutant les mêmes oiseaux, le même ruissellement du ru.
L'amour et le respect remplaçaient tous les mots.

Il était temps de partir...Le grand-père remplit, alors, un vieux pot avec sa terre et y déposa un jeune plant de verveine. Il confia le tout à la jeune femme, toujours sans dire un mot. Les yeux suffisaient. Il tint entre ses mains celles de sa petite fille. Pendant ce bref instant le pot, la plante, la terre et les deux êtres semblèrent former un tout, aux racines mêlées du passé et de l’avenir.
Le mystère de l'Univers.

Elle crût l’entendre rire, comme il le faisait si souvent, en disant qu’elle avait les pieds ancrés dans la terre, même si sa tête était dans les nuages...

Au cours des trente deux années, qui suivirent, la femme déménagea plusieurs fois. Elle prit, toujours, le temps de sortir de terre cette plante épanouie, qui semblait s'accommoder de tous les climats et de toutes les expositions...Elle crut la perdre à son dernier déménagement. Comme une enfant, elle éclata en sanglot et l'arrosa de ses larmes. Lorsque la plante eut repris un peu de vigueur, elle la marcotta.

Ses enfants n'eurent pas la chance d'avoir leurs grands - parents en quittant la maison. Alors, elle donna à chacun d’eux, un pot de sa terre avec une bouture de cette plante aux vertus et au parfum subtils.

Elle accomplit ce geste avec beaucoup de sérieux, essayant de leur transmettre tout cet amour et ce respect, qu’un vieil homme, jadis, lui avait confiés. A ce jour les quatre verveines croissent toujours aux quatre coins de la France, unissant quatre êtres et leur lignée.

L'aïeul lui avait offert toute la poésie de sa terre.

Un trésor, en quelque sorte, blotti dans le plus beau des écrins: une plante et de la terre.
Ce trésor rendrait-il les verveines immortelles ?

Il m'est doux de le penser.
Merci, Grand-Père.

Gisèle Martin

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